Jean-Pierre Grotti - Ecrivain romancier - Aude

Extraits de livres :  Je pars demain

 

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     J’ai quatorze ans, on cueille les raisins dans une vigne d’hybrides noirs : ceps immenses, bas et rameux, centaine de grappillons dispersés jusqu’au ras du sol, queues dures à couper, jus rouge qui ensanglante les mains. Il fait chaud, lourd, aucun vendangeur ne parle. Depuis le début de l’après-midi, le tonnerre gronde et des cohortes sombres de cumulus dévorent lentement les morceaux de ciel bleu.

    « Il pleut ! » s’exclame soudain une voix de femme.
    Oui, il commence à pleuvoir mais pas encore assez pour que nous quittions notre rangée. J’attends, j’espère le déluge qui nous sauvera de cet interminable après-midi de torture. 
 
     Les gouttes se font plus nombreuses, le ciseau froid d’un éclair déchiquette les nuages suivi aussitôt par le hurlement du tonnerre et le cri des femmes.
     « A l’abri ! » hurle le régisseur.
     Dans le cabanon, pas un mot à haute voix, des murmures, des soupirs, des bruits étouffés comme si le moindre éclat pouvait attirer l’attention de l’énorme monstre ténébreux qui rôde là-haut,dans ses montagnes de nuages. Moi, je n’ai pas peur, au contraire ! Je me faufile près de l’ouverture pour mieux voir les cataractes brillantes de l’orage qui hachurent le paysage, pour mieux sentir l’odeur de la terre mouillée qui s’ouvre et respire enfin.
    Pourvu qu’il pleuve longtemps ! Le charretier qui a jeté une bâche sur le dos de son cheval, les porteurs de hotte et le régisseur discutent en scrutant le ciel. Finalement, ce dernier déclare :
« Bon, c’est fini pour aujourd’hui, quand il y aura une éclaircie, vous pourrez rentrer chez vous ! »
 
   Je n’ai pas besoin de traduire ces paroles à Maria qui m’a rejoint, on saute ensemble de joie en nous prenant les mains. Cette fois-là, nous n’avons pas vendangé durant une bonne moitié de l’après-midi mais l’orage a duré si longtemps que, finalement, je suis revenu à la maison, dégoulinant et transi, à l’heure habituelle.
    Il n’empêche, je me souviens encore de cette joie qui m’a transporté quand j’ai entendu le régisseur donner l’ordre de partir. C’était bien plus que la petite satisfaction de ne plus travailler, c’était le vrai grand bonheur d’échapper à l’implacable routine de la journée de vendanges, une magnifique déchirure dans la monotonie de la réalité par où nous avions pu, pour une fois, nous enfuir. 
 

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